LES HYBRIDES
Le phylloxéra est arrivé en Europe vers 1870 dans la terre de pots contenant des cépages dits « américains ».
Pour répondre à la crise majeure que ce puceron ravageur faisait subir au vignoble français, deux axes de travail ont été empruntés.
L'axe horizontal
Greffer les variétés européennes sur les racines résistantes au puceron.
La méthode est rapide : en quelques années, le vignoble est à nouveau sur pied.
Mais la partie aérienne est sensible aux deux autres fléaux importés avec les plants américains : mildiou et oïdium.
L'industrie des produits phytosanitaires débordera d'ingéniosité pour proposer des solutions qui mèneront rapidement à la dépendance totale du vignoble à leurs produits.

L'axe vertical
Hybrider, obtenir une nouvelle variété par pollinisation de deux plantes — américaine + européenne, puis américano-européenne + européenne, et ainsi de suite.
L'objectif est de brasser les patrimoines génétiques et d'embarquer les gènes de résistance au phylloxéra, mais également aux autres maladies cryptogamiques.
La méthode est lente : il faut plusieurs années pour aller du pépin d'une variété nouvelle à la bouteille, et plusieurs décennies pour multiplier les rétrocroisements.
Mais elle permet d'obtenir des variétés mieux adaptées à ces nouveaux pathogènes, aptes à produire, sans ou avec beaucoup moins de traitements, des vins de qualité organoleptiquement comparable à leurs ancêtres vitis vinifera.

Nous pensons que les lobbys de l'industrie des produits phytos ont joué, par intérêt financier, un rôle dans le dénigrement et la campagne d'arrachage de ces nouvelles plantes qui constituaient près de 30 % de l'encépagement français jusque dans les années 60.
Nous sommes convaincus que les hybrides, à l'instar des vinifera, sélectionnés en adéquation avec un terroir et un climat, et vinifiés par des artisans de talent, expriment autant le sol, le climat, le travail et la sensibilité du vigneron.
Au niveau organoleptique, c'est vrai que ces hybrides peuvent présenter, pour celui qui les découvre, un nouveau référentiel gustatif mais aussi tactile.
Ils sont souvent plus rustiques dans leurs aromatiques et touchent la bouche autrement. On peut leur trouver un manque de finesse au début, et rien ne remplace un gamay — encore que, le chambourcin…
Mais c'est juste une histoire de pratique. À force d'y retourner, comme on l'a fait avec les vins rouges alors qu'on ne buvait que du blanc, avec nos dix premiers oranges qui semblaient avoir tous le même goût, ou avec les vins de voile qui goûtent a priori tous la même noix, on apprend à les comprendre.
Le palais s’affine. Les hybrides finissent par correspondre à une envie, à un moment, à un accord.
Après cette étape d'intégration, ça peut devenir obsessionnel. On se retrouve vite à regretter d'avoir ouvert autre chose qu'un vin d'hybride parce qu'on est effectivement en train de s'ennuyer un peu avec une bouteille de vitis vinifera.
Et la phase finale, comme c'est arrivé à beaucoup en découvrant les vins nature: on ne veut plus boire que des hybrides, et on vire toute sa cave.
D'un autre côté, au niveau cultural, en plantant ces vignes interspécifiques — et en les vinifiant sans intrant — on se projette d'emblée dans une viticulture pour laquelle le vigneron n'est plus gestionnaire de pathologies à la vigne et correcteur de jus à la cave, mais accompagnateur de la croissance de la plante et observateur de fermentations.

Faut bien se rendre compte qu'obtenir une récolte avec des vinifera est un combat qui démarre en avril et se finit lorsque le raisin est enfin en cuve. Et je mets la biodynamie dedans. Traiter, se battre, se lever avant le soleil, choisir la bonne fenêtre de tir, tirer, pulvériser, poudrer, préparer, faire le plein, s'équiper, avec un gros tracteur plein de chevaux...
Aujourd'hui, dans un monde qui s'effondre, démarrer une activité dans le vin en faisant autrement qu'avec ces cépages vivants me paraît d'une absurdité complète.
Laisser en place ce qui existe, éventuellement. Mais pourquoi continuer à planter des variétés phyto-dépendantes qui refusent de pousser sans l'intervention de l'homme?
Et puis surtout, le vin c'est des histoires, des aventures, de l'excitation, des émotions.
Rien de tout ça à l'idée de planter du chardo et du pinot en Belgique. En ce qui me concerne.
